RÉCIT DE TOURNAGE

 

Nous sommes arrivés de Paris avec un écho lointain de ce qui s’était passé le 29 janvier à Québec. Les médias français ont clairement eu du mal à traiter cet événement, qu’ils ont veillé à tenir à l’écart des problématiques que nous rencontrons en France. Arrivés au Centre Islamique de Québec quatre mois après l’attentat, nous franchissons la porte comme nous franchissons la porte de n’importe quelle mosquée. Nous enlevons nos chaussures, et tout nous semble normal, même les sourires des responsables du centre, qui accueillent chaleureusement notre équipe de tournage. Très peu de traces physiques de ce qui s’est passé, tout a été repeint, recouvert, caché. 

Presque tout. Il reste manifestement quelques traces dans les regards, et notamment dans les yeux de ceux qui ont vu. Avec l’équipe, on se dit alors très vite que nous ne voulons surtout pas réaliser un film-enquête ou un film institutionnel de commémoration, et qu’il nous suffirait de poser la caméra à la bonne distance pour que ces regards se révèlent, et que ce deuil se formule en mots et silences que les journalistes, excités par le temps médiatique, sont incapables de saisir. L’idée du film était donc a priori tracée, et nous avons commencé à tourner en un temps pourtant assez court. Cinq jours seulement, que nous avons vus s’étendre devant nous comme un mois de partage et d’imprégnation de ce lieu chargé de récits.

C’est sans doute à ce moment que nous remettons en question notre point de vue : ces récits convergent en grande partie autour d’un état d’esprit qui nous échappe et que nous n’avions pas prévu de traiter. Dès le deuxième jour, nous sommes effectivement transportés par une autre question que celle du simple témoignage : la « résilience » des témoins, des victimes et des familles, qui n’est pas à comprendre seulement dans un sens psychologique post-traumatique, mais comme une véritable vision spirituelle de la vie et de la mort, vision littéralement amplifiée par la symbolique du lieu où s’est déroulé le drame. Mourir dans une mosquée signifie décidément quelque chose pour cette communauté, qui — on s’en rend compte quand il n’y a plus personne — conserve quelques paires de chaussures dans les étagères prévues à cet effet, à l’entrée de la mosquée. Ce sont les bottes des victimes qui se sont éteintes sur le tapis de prière. « On n’a pas voulu les enlever » nous dit Mohammed Haroun, l’un des responsables de la mosquée. 

Finalement, les dernières traces physiques de cette nuit hivernale du 29 janvier 2017 seront ces marques de sel de déneigement sur ces semelles, posées là depuis plusieurs mois. Le reste a été nettoyé, repeint, et se tient désormais dans les mémoires et les cœurs. Et, nous l’espérons, en partie dans ce film-cérémonial qui salue et prie pour ceux qui sont partis.